Mai 68 Sorbonne
L'atelier d'écriture

Mai 68 à travers des yeux d’enfant

La série consacrée à Mai 68 est lancée! Aujourd’hui, c’est Isabelle, 7 ans à l’époque, qui nous raconte comment les événements ont impacté son existence d’alors.

(photo: Michel Baron)

“En mai 1968, j’avais 7 ans et terminais mon CE1. Malgré mon jeune âge, je garde un vif souvenir des évènements qui secouèrent la France et notre petite ville de Haute-Vienne en particulier.

En effet, ma mère étant infirmière dans un lycée, nous vivions au sein même de l’établissement et cela me permit d’être témoin de situations assez inédites. Entre autres, je me retrouvai au cœur de l’évènement lorsqu’éclatèrent les grandes grèves de 68. Depuis ma chambre, je pouvais suivre les grands “sittings” des élèves, qui, réunis dans la cour, refusaient de regagner leurs salles de classe, et chantaient des slogans auxquels je ne comprenais rien. Leur tenue était débraillée car ils refusaient de porter la blouse obligatoire jusqu’alors, et même, scandale ! Certains allaient jusqu’à fumer dans l’enceinte du lycée ! Filles et garçons, d’ordinaire séparés dans deux cours distinctes, étaient désormais réunis et n’obéissaient plus aux injonctions du surveillant général qui souhaitait encore remettre de l’ordre dans ce désordre !

J’avais bien sûr interdiction de la part de ma mère, de quitter l’appartement, et à vrai dire, je n’en avais aucune envie, tant ces grands gaillards me faisaient peur.

Puis, peu à peu, le personnel du lycée se mit également en grève. Pour finir, il n’y eut bientôt plus que ma mère encore sur le pont, le droit de grève lui étant interdit. Je me souviens très nettement que le standard téléphonique fut basculé chez nous et qu’elle passa plusieurs journées l’oreille collée au récepteur, afin d’organiser le rapatriement des élèves par leurs parents, les transports et l’essence venant à manquer. Il régnait dans ce lycée d’ordinaire si calme et tranquille, une atmosphère particulière, quelque chose entre une fin de trimestre et une fête de fin d’année… Mon père était également à la maison, ce qui était parfaitement étrange. Je ne me souviens plus s’il était lui-même en grève ou bien contraint à l’inactivité par l’absence de train ou de matières premières dans son usine.

Ces quelques jours d’effervescence passés, le lycée se retrouva complètement déserté et silencieux, et ceci pour plus d’un mois. Plus personne ne travaillait, ni ma mère, ni ses collègues, ni mon père, ce qui me paraissait exceptionnel ! Moi-même, comme les autres enfants, n’avions plus classe, faute d’instituteur. C’était les grandes vacances avant l’heure, d’autant plus que ce mois de mai 68 fut particulièrement chaud et ensoleillé. J’ai le souvenir que mes parents et leurs collègues organisaient tous les soirs jusqu’à point d’heure de mémorables parties de pétanque. Les adultes ne semblaient pas anxieux et paraissaient surtout, à mes yeux d’enfants, beaucoup apprécier ce temps libre. Comme nous, les gosses, jouissions d’une totale liberté dans ce lycée qui nous appartenait et faisions de grandes parties de cache-cache ou de chat perché, nous n’entendions sans doute pas les conversations politiques qu’ils pouvaient avoir.

Hélas, au cours de ce mois de vacances inespérées, je trouvai moyen de contracter une terrible rougeole qui, malgré ma mise en quarantaine, contamina un à un tous mes petits camarades. Je passai une dizaine de jours au fond de mon lit, rouge et fiévreuse, mes démangeaisons me faisant souffrir le martyr. La chaleur était infernale et je crus mourir. Alitée, seule dans ma chambre, les rires de mes petits copains et des parents me parvenant dans un brouillard, je me morfondais et pleurais. Quelle injustice ! Quand je pus enfin retrouver le soleil de ce joli mois de mai, ma bande de copains était complètement décimée par la terrible épidémie. N’ayant plus moi-même grande énergie, je m’ennuyais beaucoup en jouant à la poupée sur les marches d’escalier. Je regardais avec envie mes parents jouer à la pétanque ou avec les tuyaux d’arrosage pour se rafraîchir. J’étais toute surprise de voir les grandes personnes se laisser aller à de tel jeux d’habitude réservés aux enfants, tandis qu’ils semblaient complètement ignorer ma présence. Je ne les reconnaissais plus ! Et ce qui m’étonnait encore davantage, c’était de voir ma mère, si sérieuse et autoritaire, loin d’être la dernière à rire et courir. Mon monde me semblait tout à l’envers ! Mais il est vrai qu’en y repensant, elle n’avait que trente ans !

A l’issue de ce printemps mémorable, mon père put enfin prendre possession de la nouvelle voiture qu’il avait commandée et dont les grèves avaient retardé la livraison.Il n’était pas peu fier de son acquisition. Pensez donc ! Sa première voiture neuve, une Renault 6 blanche qui venait remplacer notre vieille R8 grise. Je l’accompagnai pour un tour de ville qui prit des allures de parade, car c’était la première R6 qui circulait dans la ville. Il fallait donc s’arrêter à chaque carrefour afin de la faire admirer, mon père vantant ses nombreuses qualités.

Voici donc résumés mes souvenirs joyeux de petite fille durant ce fameux mois de mai 68. Ce n’est que bien plus tard que je compris l’ampleur de ces évènements et leur répercussion sur notre vie de tous les jours. Le premier changement qui me concerna fut, à la rentrée 69, le passage aux classes mixtes puis peu à peu, une mode vestimentaire plus débridée, tandis que mon père se réjouissait d’avoir vu son salaire augmenté de 20% en une nuit alors qu’il ne travaillait plus que 40 heures par semaine !

Mais dans les années qui suivirent, je pus également percevoir à travers certaines conversations d’adultes, que Mai 68 n’était pas uniquement synonyme d’avancée sociale. L’évolution de la société semblait terriblement déranger les plus anciens qui voyaient d’un très mauvais œil ces mini-jupes, ces cheveux longs et surtout cette libération sexuelle de cette jeunesse qu’ils qualifiaient volontiers de dégénérée. C’étaient alors des discussions passionnées à n’en plus finir dans les familles…”

 

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