Défi "confinés inspirés"

Défi J10 : Brin de causette (3/4)

Discutez-vous facilement avec une personne que vous ne connaissez pas ? Inventées ou vécues, voici des conversations entamées “au débotté”…
Par Denis, Isabelle et Lise.

Photo : Freestocks


Causette (Denis)

Ne trouvant aucun plaisir à arpenter les allées d’un hypermarché, à faire des courses en général, je me trouvais un jour à attendre mon épouse, tranquillement assis sur une borne en pierre à proximité de l’entrée de l’immense bâtiment commercial, aux abords du parking où j’avais garé mon véhicule. Là, je fumais mon nième cigarette du jour tout en observant le va et vient des clients, les entrants avec leurs chariots vides croisant les sortants pressés de transférer leurs chargements dans leurs voitures respectives.

Un homme s’approcha de moi, sourire aux lèvres, l’air narquois face au spectacle que je regardais distraitement, perdu que j’étais dans des pensées sans doute profondes sur la société de consommation. C’était comme une évidence : il allait me demander de lui offrir une cigarette. Tant de fois je subis ces sollicitations que je les vois venir de loin ces « tapeurs » auxquels je refuse systématiquement. Mais, cette fois-ci, rien de tel.

Après quelques instants, j’entendis :
« Beau temps, n’est-ce pas ? Vous êtes de la région ou de passage ?
– De passage sur ce parking, mais en quelque sorte de la région, par l’effet d’une adoption que j’espère réciproque ! » m’entendis-je lui répondre après un court instant d’une réflexion suspicieuse. 

Ce furent mes derniers mots exprimés à haute voix.
La suite fut un monologue de l’homme qui se tenait debout devant moi, et mes réponses restèrent silencieuses.

« C’est une belle région que la nôtre ! Je suis ici pour mon travail, mais je me plais bien dans ce coin.
(Tant mieux pour vous, mais vous avez un drôle de travail : bavarder avec un inconnu sur le parking d’un supermarché.)
Je suis dans un domaine bien particulier, les relations publiques et je dois rencontrer des élus locaux pour remonter à la Préfecture les impressions de ces gens de terrain au sujet de la crise des Gilets Jaunes. Je suis une sorte d’agent de renseignement pour les autorités du pays.
(Là, c’est le bouquet ! Il a fallu que ce James Bond de pacotille me tombe dessus. Et discret avec ça… ! C’est ici, sur ce parking, qu’il compte rencontrer ces fameux élus locaux ?)
Je suis venu ici pour faire une petite pause après une réunion fort enrichissante ce matin. J’ai bientôt un nouveau rendez-vous, pas très loin, mais je ne peux pas vous dire avec qui, car c’est un personnage connu et important du département.
(Certes ! Ce type est vraiment fêlé ! Bientôt il va me dire qu’il est membre des Renseignements Généraux, de la DGSI comme on dit maintenant.)
Vous connaissez le Député de cette circonscription ? Si oui, ça m’intéresserait que vous m’aidiez à le rencontrer. Il vous suffirait de lui dire mon nom, Michel XXX (j’ai oublié la suite), pour qu’il comprenne de quoi il s’agit et que mon appel téléphonique ne le surprenne pas.
(Oui je le connais Monsieur le Député, mais je me garderai bien de donner son nom à cet hurluberlu !) »

Devant mon silence persistant, le dénommé Michel laissa passer deux à trois minutes, semblant être plongé dans un abîme de réflexion ou de perplexité.
Puis, il reprit la parole :
« Je vais devoir vous laisser, le devoir m’appelle. Ce fut un vrai plaisir de bavarder avec quelqu’un d’intelligent comme vous. Au revoir. »

Il s’éloigna d’une dizaine de mètres avant de revenir vers moi :
« Vous auriez une cigarette à m’offrir ? »
C’était donc bien ça, une fois encore ! Mais l’originalité de la démarche me conduisit, une fois n’est pas coutume, à lui donner la satisfaction qu’il attendait.
Il l’avait méritée, sa cigarette !


Voyage en Absurdie (Isabelle)

Depuis trois mois que ma mère a intégré un foyer logement pour personnes âgées, nous échangeons régulièrement par téléphone, et plus encore aujourd’hui que nous sommes tous confinés. Elle est atteinte d’Alzheimer aussi nos conversations, selon les jours et selon son humeur, sont plus ou moins sans queue ni tête. Ce matin justement, le dialogue était plutôt surréaliste. Elle se croyait revenue au temps où elle était encore infirmière scolaire en internat. Dans ces moments-là, il vaut mieux éviter de la contrarier pour ne pas déclencher son agressivité.
Donc voilà à quoi ressemblait notre petite causerie : 

– Salut maman ! Comment vas-tu aujourd’hui ? (voix dynamique et enjouée de ma part, histoire de l’entraîner vers la bonne humeur… Mais aujourd’hui… Raté !)
–  Comment veux-tu que j’aille ? Cloîtrée ici ! Ah ça ! Je m’en souviendrai de mes dernières années de vie active ! (ton acariâtre…)
– Comment ça ? Pourquoi ?
– Et ben ! Tu trouves ça normal que je sois reléguée complètement au fond du collège ?
– De la Résidence tu veux dire ?
– Si tu veux ! En attendant je ne vois absolument personne ! Je n’aurais jamais dû venir ici.
– Je sais maman… (sur le ton fatigué de celle qui entend si souvent cette rengaine !) Mais si tu étais restée chez toi, comment aurais-tu fait pour tes courses ? Et tu n’aurais vu personne de la journée…
– Mais je ne vois absolument personne ici ! (ton péremptoire !)
– Mais si ! Clémence vient te porter tes plateaux-repas et Adeline passe matin et après-midi pour t’apporter des magazines et des jeux.
–  Ah ! Parlons-en de ces deux-là ! Et pourquoi elles ont le droit de se déplacer et pas moi ?
– Et bien… Parce que c’est leur travail.
– Et moi ? Je ne suis pas au travail peut-être ?
– Non maman. Tu es en résidence car tu es en retraite maintenant.
– N’importe quoi ! Tu perds complètement la tête ma fille ! Je le sais que je suis en retraite ! Mais avec le virus, j’ai repris le collier ! Y’a que toi pour ne pas le savoir !
– Mais non maman… Tu as 82 ans ! Tu es en retraite depuis vingt ans !
– Mais bien sûr… Quand tu veux avoir raison… Mais je te prouverai que j’ai repris… J’ai même distribué les médicaments ce matin.
– Ah, D’accord ! C’est bien ça ! Et que faisais-tu de beau juste avant que je t’appelle ? (là, j’ai senti qu’il fallait changer de conversation car elle était en train de s’énerver)
– Et bien j’ai discuté avec deux ou trois élèves que j’ai rencontrés sur un banc. Ils sont coincés ici, tu comprends, donc je leur ai un peu remonté le moral. Tu sais ce n’est pas facile pour eux !

Comme ce n’est pas la première fois qu’elle me parle de ces « élèves », j’en ai déduit qu’il s’agissait des jeunes aides-soignantes avec leur blouse.

– C’est super ça ! Heureusement que tu es là !
– Oui mais je vais donner ma démission. J’en ai marre ! 
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Parce que j’ai mal lu mon contrat de travail et je me suis faite avoir. Figure-toi que je ne suis même pas payée ! Alors que les autres, eux, ils sont payés ! J’aurais jamais dû me laisser coincer ici !
– … ?
– Alors,  je vais donner ma démission et tirer un trait sur ma vie professionnelle. Et c’est tout !
– Si tu veux… Mais c’est dommage car ils comptent sur toi ici ! (Fille hypocrite va !)
– T’es marrante toi ! Tu trouves ça normal que l’on me fasse encore travailler à mon âge ??? Alors que je suis reléguée tout au fond du collège !

Et cela continue ainsi, en boucle, pendant 20 minutes… Lorsque je reviens de ce voyage en Absurdie, je suis é-pui-sée ! L’impression d’avoir parlé pour ne rien dire… Comme dirait un certain Raymond Devos !
Allez ! Je vous quitte ! ma mère m’appelle… Elle a besoin de causer… 


(Lise)

J’y suis, plus que quelques minutes avant le décollage.

A peine assise sur mon siège, je boucle ma ceinture. Alors que l’avion se remplit, je mets mes écouteurs, je me plonge dans mon guide d’Amsterdam, en espérant m’endormir le plus vite possible. Si seulement je pouvais éviter ça…

Une écharpe me dégringole dessus. Son propriétaire s’en excuse, je ne l’entends pas distinctement. Je lui souris poliment et poursuis ma lecture. 
Il s’installe sur le siège à côté de moi, avec un journal plié en quatre. 
Tout le monde est installé, le personnel naviguant prépare le décollage, l’avion se met à faire des bruits.
Je ne lis plus, mais mes yeux sont fixés sur mon guide. Je déteste ces bruits… pourquoi ne font-ils pas des avions silencieux ou alors des musiques apaisantes pour couvrir ces bruits inquiétants ?

– Rijksmuseum ? vous ne serez pas déçue !

Je sors de ma torpeur, soulève un écouteur : « pardon ? »

– Je dis que ce musée vaut vraiment le coup ! Bon évidemment il faut aimer les peintres hollandais, mais il y a vraiment de quoi faire !

A cet instant, je me fiche des peintres hollandais et je n’ai pas envie de parler. Je suis installée dans un engin métallique qui s’apprête à nous propulser à 10000 km au-dessus du sol. Je m’en veux d’avoir voulu aller à Amsterdam, j’ai peur de mourir. Je m’en veux d’avoir aussi peur. En plus c’est complètement irresponsable d’un point de vue écologique de prendre l’avion pour un week-end, qu’est-ce qu’il m’a pris ? Et si en plus l’avion s’écrase, on aura vraiment tout gagné ! 

– Vous, vous n’avez pas l’air d’aimer l’avion…
– Pas vraiment non.
– Pourtant, vous savez que vous avez beaucoup plus de chances de mourir en voiture qu’en avion !
– Il paraît oui…. 

Gnagnagna… si c’était si simple de se raisonner, je n’aurais pas une telle frousse à chaque fois que je pose les pieds sur la passerelle d’un avion !

– Moi j’ai toujours aimé ça ! Tiens là, par exemple c’est le blablabla qui se met en place, puis blablabla et blablabla…

Pourquoi il me parle ? Je panique et… il me tape la causette !

–… Blablabla… je vais rejoindre mes amis qui… blablabla… et ma femme blablabla….

Ok, je vais mourir, à côté de ce type qui me raconte sa vie. Je n’avais pas envisagé les choses comme ça… je n’ai pas du tout envie de ça ! Mais il continue… vraisemblablement déterminé à avoir un public.
Je pose mes écouteurs, referme mon guide et me concentre malgré tout sur ce monologue dont j’ai oublié les détails. 
Quelques minutes se passent…

– Et bien voilà, nous sommes en l’air, ça n’a pas été si terrible finalement ?

Je regarde par le hublot. L’aéroport est bien loin, nous avons déjà pris beaucoup d’altitude. 
Mon voisin me tend la main.

– Robert, enchanté ! J’ai travaillé toute ma carrière chez Air France, j’étais pilote de ligne. J’espère ne pas vous avoir trop ennuyée, mais il n’y a rien de tel que de se concentrer sur tout autre chose que le décollage !
Il me sourit, satisfait. 
– Reprenez votre lecture, Amsterdam est une ville merveilleuse, profitez du trajet pour préparer votre visite.

Puis il se plonge dans son journal, avec un sourire malicieux….

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